Pourquoi pas un patron d’entreprise à la tête du pays ?

Vers qui un pays en plein désarroi peut-il se tourner pour sortir de la crise ?

L'Elysée

Vers qui un pays en plein désarroi peut-il se tourner pour sortir de la crise ? Avant de se jeter dans l’aventure des extrêmes, il existe une dernière possibilité, rarement imaginée il faut bien le reconnaître, celle de confier les rênes du pouvoir à un “capitaine d’industrie” ayant fait ses preuves dans l’économie.

Ce scénario de l’homme providentiel, issu du monde du secteur privé, n’est, après tout, pas moins inconcevable que celui qui, il y a cinquante ans, voyait l’installation en catastrophe d’un … général à l’Elysée pour remettre de l’ordre dans le pays. Un tel patron d’entreprise, à qui l’on donnerait le mandat de redresser l’économie, serait sans doute bien mieux placé aujourd’hui pour “faire le job” que tous ces fonctionnaires et autres professionnels de la politique qui tiennent les manettes du pays depuis longtemps. A l’instar d’un Michael Bloomberg, homme d’affaires américain issu de la presse qui, en appliquant les recettes managériales du privé, a réussi à revitaliser complètement la ville de New York en une décennie. Pour la rémunération symbolique d’un dollar par mois…

Un patron d’entreprise, un vrai, à la tête du pays, voilà celui qu’il nous faut ! Il est certes encore loin d’être né, ce mouvement d’opinion qui pousserait à l’installation d’un entrepreneur à la direction de “France Incorporated”. Mais, face à l’incapacité de la classe politique, de gauche comme de droite, à sortir le pays de l’ornière, cette aspiration à un “homme neuf” pourrait, la crise aidant, monter de plusieurs crans. Cette tentation d’en appeler à un “grand manager” – que celui-ci ait fait ses preuves à la tête d’une multinationale, d’une PME ou même d’une start-up – n’aurait rien d’incongru, bien au contraire. Un pays n’est-il pas en effet, si l’on y réfléchit bien, en grande partie similaire à une entreprise ?

Même raison sociale ou presque : maximiser la richesse produite ; même double nécessité : d’un côté satisfaire la demande qui des consommateurs qui des concitoyens ; et d’autre part mobiliser les ressources internes ; enfin et surtout, même rôle décisif des actionnaires, maîtres dans les deux cas de la stratégie soit par le tour de table soit, dans nos régimes démocratiques, par l’élection. Vu sous cet angle, un patron rompu à la gestion quotidienne de cette quadrature ne serait-il pas l’homme idoine pour ramener la croissance économique en France ? Et dans ces conditions, un manager aguerri par l’expérience de la conduite de projets ne serait-il pas le plus apte à faire bouger le pays ?

L’expérience d’une “présidence patronale” apparaît aujourd’hui bien tentante après les piètres résultats de plusieurs décennies de gouvernance du pays assurée par des professionnels de la politique issus dans une très grande majorité des cas du vivier de l’Ecole nationale d’administration . Mais, soyons réalistes, casser le monopole politique de la haute fonction publique ne sera pas une mince affaire dans un pays qui confond depuis longtemps le sens de l’intérêt général avec celui de l’Etat. Sans doute faudra-t-il aussi des circonstances exceptionnelles, pour qu’un grand patron s’impose dans un pays qui assimile les dirigeants du CAC 40 à des “ploutocrates” et où la réussite professionnelle en général indispose plus qu’elle n’en impose.

Panégyrique du chef d’entreprise en politique 
Quoi de plus naturel, en temps de crise, que de se tourner vers un “professionnel” de la restructuration pour remettre le pays sur de bons rails ? Croissance anémique, frais généraux excessifs, sous-compétitivité : les difficultés françaises relèvent au premier chef d’un certain désordre économique et le malaise national en découle très largement. Or face à une situation aussi plombée, les grands patrons apparaissent, plus que tous les autres, les hommes de la situation. Question de savoir-faire et d’expérience, le pilotage des recettes et des charges à grande échelle est leur affaire. “Le problème numéro 1 de ce pays, ce sont ses prix de revient trop élevés par rapport à la concurrence. Plus de la moitié du compte d’exploitation qui recouvre la sphère publique est en surcoût. Une surcharge de près de 200 milliards d’euros”, diagnostique Xavier Fontanet, ancien PDG du lunetier Essilor. Cette vision, largement partagée, appelle des arbitrages que le politique peine à faire, alors qu’ils sont quotidiens dans les entreprises.

“Comparaison des coûts, études de marché… ces défis ordinaires dans la sphère privée sont tout à fait transposables à la sphère publique”, analyse Agnès Verdier-Moliné, directrice de l’Ifrap. “Les chefs d’entreprise sont incontestablement légitimes dans trois domaines : la création d’emplois, la bonne gestion efficace et rigoureuse et la prise en compte de la mondialisation”, souligne Denis Payre, ancien PDG de Kiala et président du nouveau mouvement “Nous citoyens”. Cette dernière dimension, celle de l’international, suffirait à elle seule à faire la différence : “L’expérience concrète de la mondialisation dans un monde en concurrence généralisée est capitale”, reprend Xavier Fontanet.

Outre son ouverture sur le monde, la valeur ajoutée du grand patron tient aussi à son tempérament. “Il est fondamentalement pragmatique. Sa méthode tient en trois mots : objectifs/ moyens/ résultats. C’est un gage d’efficacité”, souligne le chasseur de têtes Philippe de Fursac. Homme doté d’un fort charisme, le “grand” patron déploie son talent en poussant ses collaborateurs à se dépasser et sa capacité d’entraînement irradie l’ensemble de sa société s’il sait aussi se faire communicant. Mais le vrai “+” du chef d’entreprise engagé en politique est qu’il ne se situe pas dans la logique de la “carrière politicienne” dominée par le souci de se faire réélire pour durer. Résultat : il peut “faire le job”, parler vrai et agir sans détours, dire ce qu’il va faire et faire ce qu’il a dit. “Les politiques de carrière ne prennent pas le moindre risque pour aborder les vrais sujets en campagne électorale et encore moins pour les traiter une fois au pouvoir. Ils sont obsédés par la prochaine victoire et prêts à toutes les compromissions”, déplore Denis Payre. En contrepoint, les chefs d’entreprise qui n’ont plus rien à prouver aiment à se faire passer pour totalement désintéressés. “Je ne cours plus après les honneurs. Ce qui m’importe c’est le programme et sa réalisation”, reprend Denis Payre.

“Je ne suis pas “entré” en politique comme on entre dans un nouveau métier, mais pour réaliser un projet”, analyse Jean-Christophe Fromantin, à la fois député-maire de Neuilly et à la tête d’une SSII. “Elu sans investiture partisane, je me sens complètement libre et serein, ce qui me donne une force considérable dans l’exercice de mes mandats. Je ne m’inscris dans aucun combat politique partisan et n’ai pas besoin de me contorsionner pour durer. Je ne cède pas au clientélisme et ne me plie à aucune consigne”, poursuit celui qui avait défié la Sarkozie dans son fief. Voilà qui dessine le portrait du “gendre idéal” en politique, entièrement dévoué à l’intérêt général, totalement dégagé des calculs politiciens, expérimenté dans l’art de mobiliser les hommes. Et pour peu qu’il ait fait fortune dans le privé, totalement désintéressé !

“Ce qui fait ma différence par rapport aux professionnels de la politique, c’est l’authenticité et la sincérité de ma démarche”, proclame Denis Payre.

L’infranchissable “barrière de l’espèce” 
Il n’en reste pas moins que les candidatures émanant du vivier patronal demeurent une denrée plutôt rare en politique. Une carence qui ne relève pas simplement du hasard ou de l’absence de volonté. Les patrons ne sont qu’une vingtaine au Sénat (sur 348), une trentaine à l’Assemblée nationale (sur 577) et ils sont aux abonnés absents de l’élection présidentielle. Les réticences viennent en premier lieu des intéressés. “Le Parlement sous la Ve République n’est pas perçu par les grands patrons comme un lieu de pouvoir ou d’influence”, observe le chroniqueur politique Alain Duhamel.

Pour un chef d’entreprise, se faire élire suppose aussi de réels sacrifices en termes financiers – l’échelle des émoluments d’un élu n’a rien à voir avec celle du secteur privé – ainsi qu’en termes de statut – il doit parfois renoncer, par manque de temps, à son poste de chef d’entreprise au risque de brûler tous ses vaisseaux en cas d’échec. Autant de raisons d’hésiter avant de se lancer. “Dans la sphère politique, le chef d’entreprise perd inévitablement une partie de son efficacité et de ses moyens. Mais autant son investissement est souhaitable et possible à l’échelon municipal car en tant que maire, il est vraiment le patron, autant c’est plus difficile pour les mandats parlementaires pour lesquels il n’est pas familier des rouages institutionnels”, témoigne Paul Dubrule, l’ancien PDG du groupe Accor et ex-maire de Fontainebleau et sénateur.

Autre obstacle : les places sont déjà très largement prises. En France, le vivier politique est essentiellement constitué de professionnels de la politique, bien souvent fonctionnaires. Ces derniers, privilège exorbitant, peuvent se lancer dans la vie politique avec l’assurance de pouvoir retrouver leur poste dans la fonction publique en cas de défaite. Si bien que l’Ena demeure plus que jamais en France la voie royale pour accéder aux plus hautes fonctions de la République. Un autre frein, plus fort encore, tient à la nature même de la politique et de ceux qui la font et à ce que Jean-Louis Bourlanges appelle “la barrière de l’espèce”.

Les défauts qui sont les qualités nécessaires pour réussir en politique sont en effet à l’opposé des qualités pour diriger une entreprise. Il faut être non seulement doté d’une ambition qui confine à l’arrivisme mais être aussi capable de faire preuve d’un grand cynisme pour ne pas hésiter à trahir et à mentir. Un ADN spécifique à l’animal politique qui n’est d’ailleurs pas forcément incompatible avec le fait qu’il soit habité par un vrai idéal…

Inversement, les qualités qui font les grands patrons – des convictions fortes nourries d’une perception visionnaire – se heurtent aux aspérités et résistances du terrain, un Francis Mer l’a appris à ses dépens en se heurtant de plein fouet à la forteresse de Bercy. Tant il est vrai que l’on ne manie pas de la même façon un compte d’exploitation et les comptes de la Nation. Souvent ce sont les grands patrons en politique qui donnent eux-mêmes le mauvais exemple, que l’on songe par exemple à l’expérience d’un Silvio Berlusconi en Italie ou, plus près de nous, d’un Bernard Tapie, adeptes d’un mélange des genres peu recommandable et démonstrations vivantes de ce qu’il faut éviter. Un pays n’est décidément pas une entreprise tout à fait comme les autres…

Par Philippe Plassart

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