Enjeux Les Echos a réuni Marine Le Pen, présidente du Front national, et Denis Payre, créateur d’entreprise, fondateur de Croissance Plus et président de Nous Citoyens.

Monnaie unique, mondialisation, protectionnisme, immigration au menu d’Enjeux Croisés… Un échange très vif à suivre aussi intégralement en vidéo.


Enjeux Les Echos – Marine Le Pen, la mesure phare de votre programme économique est la sortie de l’euro. C’est une proposition très contestée, qui aurait pour principale conséquence, selon nombre d’experts, de renchérir notre dette publique.

Marine Le Pen – Il faut commencer par poser le diagnostic. L’euro est devenu un frein à notre compétitivité car cette monnaie est trop forte. Même Monsieur Monte­bourg est d’accord là-dessus. Il a dit que si l’euro baissait de 20%, cela créerait 300 000 emplois, cela résoudrait le problème du déficit de la balance commerciale et résorberait notre déficit d’un tiers. Sans doute l’ai-je convaincu… Maintenant, que fait-on ? Rien car l’Allemagne n’a aucun intérêt à ce que l’euro soit dévalué et la BCE est indépendante. La seule solution possible passe par la déconstruction concertée et organisée de l’euro avec nos partenaires européens, afin de relancer notre économie et no­tamment nos exportations.

Denis Payre – Moi, je crois que l’euro est un bouc émissaire ! En réalité, les pays qui sont bien gérés n’ont aucun problème avec l’euro. Je pense à l’Autriche, l’Allemagne, la Finlande, les Pays-Bas… Ils ont une balance commerciale excédentaire, un taux de chômage faible. En revanche, la sortie de l’euro causerait d’énormes dégâts. Certes, il y aurait un petit coup de pouce à nos exportations mais surtout un problème de pouvoir d’achat, un litre d’essence qui passerait à 3 ou 4 euros…

M. L. P. –… Et pourquoi ?

D. P. – Parce que nos importations coûteraient beaucoup plus cher !

M. L. P. – Restons sur le sujet de l’essence un instant. Le prix de l’essence à la pompe, c’est 80% de taxes. Une dévaluation de l’euro de 20% n’impacterait donc que 20% du prix du litre. Nous resterions très loin des 3 ou 4 euros dont vous parlez.

D. P. – Mais la dévaluation de notre monnaie serait bien supérieure à 20% car nous empruntons chaque année 200 milliards d’euros sur les marchés financiers, à 70% auprès d’investisseurs étrangers qui, le jour où vous passez au franc, n’aurons plus du tout confiance en nous. Aujourd’hui, nous empruntons à des taux raisonnables parce que l’Allemagne est notre garant. Du coup, pour trouver les 200 milliards que vous ne pourrez plus emprunter, vous allez augmenter les impôts et baisser les dépenses de l’Etat dans l’urgence, autrement dit, vous devrez licencier des fonctionnaires.

M. L. P. – Vous ne le savez peut-être pas mais nous comptons rendre à la Banque de France le droit de prêter au Trésor sans intérêt. Un des éléments très importants de la renaissance d’une monnaie nationale, c’est qu’elle nous permet de dévaluer si nécessaire et de monétiser notre dette. Nous avons préparé un plan de désendettement respectueux des préconisations du Fonds monétaire international, pour lequel je n’ai pas beaucoup d’estime d’ailleurs. Ce sera 90 milliards d’euros par an, 45 milliards de remboursement des intérêts de la dette, 45 milliards du capital de la dette. Ce qui veut dire 5% de création monétaire.

 

Revenons sur l’hypothèse de la sortie de l’euro. Marine Le Pen, l’économiste Jean-Jacques Rosa, que vous citez en référence dans votre programme, estime qu’avant de sortir de la monnaie unique, il faudrait négocier avec les autres membres de la zone une dévaluation qui porterait l’euro au niveau du dollar. Pourquoi nos amis européens accepteraient-ils cette dévaluation pour permettre à la France une sortie qu’ils ne souhaitent pas ?

M. L. P. – Je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous car les pays du Sud ont eux aussi tout intérêt à sortir de cet euro très cher qui les empêchent d’exporter. Pour l’instant, l’Allemagne et la France payent. Il y a eu 70 milliards d’aggravation de notre dette liée à ces plans de renflouement successifs de l’euro.

D. P. – Ce sont principalement des garanties, pas des sorties d’argent. C’est le prix à payer pour la stabilité !Vous savez très bien que si la Grèce était sortie de l’euro, on aurait eu une crise du type Lehman Brothers en Europe.

 

Denis Payre, la mondialisation vous a réussi. Mais d’autres entreprises en souffrent. Faut-il nous protéger de la concurrence internationale, comme le préconise Marine Le Pen ?

D. P. – L’Europe nous protège des actions de dumping de nos partenaires commerciaux, en intentant en moyenne cinq recours par an devant l’OMC. Par ailleurs, pour un pays correctement géré, la mondialisation procure de formidables opportunités. Nous avons en héritage la marque France que le monde entier adore. Par ailleurs, nous avons des talents qui se distinguent dans tous les secteurs porteurs. J’ai pu le vérifier moi-même, en créant à deux reprises des champions du monde et des milliers d’emplois, dont beaucoup en France.

 

Et les autres, ceux qui ne sont pas des champions ?

D. P. – Ils en profitent aussi. Le protectionnisme intelligent de Mme Le Pen, ça ne marche pas. C’est comme décider de faire une guerre intelligente ! Ça n’est pas possible, il y a des morts des deux côtés.

M. L. P. – Vous êtes caricatural, Monsieur.

D. P. – Non, je connais l’économie et l’entreprise.

M. L. P. – Vous savez faire de l’argent.

D. P. – Vous avez créé combien d’emplois, Madame Le Pen ?

M. L. P. – Un, le mien, j’étais avocat.

D. P. – Moi, 7 000. Vous êtes une pro de la politique, moi, je suis un professionnel de la création d’emplois.

M. L. P. – « Moi, moi, moi ! Moi, j’ai créé 7 000 emplois » ! Ce n’est pas la question qui vous a été posée. Il y a eu 1 million d’emplois détruits dans l’industrie depuis l’ouverture des frontières en 2000, c’est ça qui compte.

D. P. – Ils ont été détruits parce que notre pays est mal géré, pas à cause de la mondialisation.

M. L. P. – Depuis vingt ans, plus personne n’ose parler de la mondialisation heureuse. Mais vous, vous êtes à fond ! Le nouveau Madelin ! Soyons un peu sérieux. Le dumping social de l’Allemagne qui nuit à l’industrie porcine française, comment on le règle ? En payant 3 euros de l’heure les salariés de la filière porcine française ? Moi, ce n’est pas mon projet.

D. P. – Ce problème devrait être résolu par la nouvelle coalition allemande. Il y a d’ailleurs eu des plaintes déposées par la Belgique et l’Autriche qui ne resteront pas sans suite.

M. L. P. – Ah bon ? Donc il faut attendre, espérer… On est soumis !

D. P. – Pour la filière porcine bretonne, malheureusement, les charges sociales qui pèsent sur ces entreprises ne leur ont pas permis de se moderniser. Quand on a 26% de marge brute en moyenne en France et 46% en Allemagne, on n’a pas les mêmes moyens pour investir. C’est ça le véritable sujet, pas l’étranger, votre éternel bouc émissaire.

M. L. P. – Cela fait trente ans que j’entends ce discours.

D. P. – Ça n’est pas un cliché, vous rejetez l’euro, l’Europe, le monde, les immigrés…

M. L. P. – L’Allemagne, pour sa filière porcine, paye des gens à 3 euros de l’heure et les fait vivre comme des animaux dans des hangars, c’est ça votre modèle économique ?

D. P. – Non, ça c’est inadmissible.

 

Quand on lit votre programme, Marine Le Pen, on a le sentiment que vous défendez toujours les petits contre les grands, les artisans et les commerçants contre les sociétés du CAC 40…

M. L. P. – Oui, car ces grandes entreprises n’ont besoin ni de moi ni de la protection de l’Etat…

 

Elles sont pourtant elles aussi soumises à la compétition internationale des Indiens, des Chinois…

M. L. P. – Oui, et elles en profitent bien car elles font de l’optimisation fiscale.

 

Mais l’économie française a besoin de champions du monde, non ?

M. L. P. – S’ils créent des emplois à l’étranger, ça ne m’intéresse pas. On se glorifie des ventes d’avions et de TGV, mais on vend en général le mode d’emploi avec. Après, on pleure parce que les autres font le même TGV que nous, moins cher !

D. P. – Les pays bien gérés comme la Suisse, par exemple, signent des accords de libre-échange avec la Chine. Ils n’ont pas peur. Les chefs d’entreprises de toutes tailles ne sont pas des couards. Ils ne craignent pas leurs compétiteurs étrangers. Leur problème, c’est que l’Etat les assomme d’impôts et de taxes mais cela, vous n’en parlez pas. Votre protectionnisme intelligent, il va frapper nos PME, parce qu’elles exportent 20% de leurs produits, et tous ceux qui vivent autour d’elles, nos artisans et nos commerçants en particulier. Il va frapper nos agri­culteurs qui exportent aussi. Ils subiront des mesures de rétorsion. Ensuite, une dévaluation massive entraînerait une inca­pacité à importer, donc une baisse du pouvoir d’achat, le licenciement de milliers de fonctionnaires et une augmentation massive du chômage. Votre programme est un Tchernobyl économique !

M. L. P. – Vous enfilez les mêmes perles que tous les membres de notre classe politique.

D. P. – Non, moi je sais de quoi je parle, je suis passé par l’entreprise. Parlons de votre programme collectiviste et des nationalisations, vous qui les aimez tant…

M. L. P. – Qu’est-ce que vous racontez !

D. P. – Mais si, vous voulez nationaliser les banques.

M. L. P. – Et qu’a fait la Grande-Bretagne, qui n’est pas socialiste que je sache ?

D. P. – Elle a récupéré des banques en faillite­.

M. L. P. – Oui, eh bien nos banques ont de graves problèmes de trésorerie.

D. P. – Pas encore.

M. L. P. – Vous méconnaissez vos sujets. Si l’on faisait des crash tests sérieux sur nos banques, on aurait de terribles surprises, voire même un krach.

D. P. – Nos banques sont des sociétés cotées qui publient leurs comptes. BNP Paribas vaut 54 milliards d’euros, elle n’est pas au bord du dépôt de bilan.

M. L. P. – Normal, l’Etat vole au secours des banques dès qu’elles sont en diffi­cultés ! Là, on l’aime bien, l’Etat ! En tout cas, je retiens que vous n’êtes pas favorable au patriotisme économique.

D. P. – Je n’ai pas dit ça. Je suis contre le protectionnisme et les commandes protégées. Voyez l’échec de Bull dans les années 90 qui vivait de commandes protégées. Les commandes protégées, cela ne rend pas intelligent.

M. L. P. – Moi, je veux que les entreprises françaises aient un accès privilégié aux commandes de l’Etat car il s’agit de l’argent du contribuable.

 

Denis Payre, pensez-vous que l’immigration régulée représente une chance pour la France ?

D. P. – Pour l’immigration illégale, la réponse ne peut être qu’européenne en mutualisant nos moyens. Pour l’immigration légale, je pense qu’il faut évoluer vers une immigration choisie en fonction de nos besoins.

M. L. P. – Mais enfin, comment peut-on continuer à absorber 200 000 immigrés par an alors qu’on sait que 5% seulement d’entre eux ont un contrat de travail et qu’il y a 5 millions de chômeurs en France ? Vous parlez sans cesse des impôts et des charges : vous ne croyez pas que le coût de l’immigration nous écrase aussi ?

D. P. – Nous avons 400 000 emplois qui ne sont pas pourvus…

M. L. P. – Ah bien sûr ! Nous avons besoin d’une main-d’œuvre étrangère à bas coût ! Le grand discours des années 70 est de retour. Le père de Mme Parisot les faisait venir par charters entiers. Nous devons d’abord penser aux Français qui n’ont qu’un seul pays, le leur. Les étrangers qui viennent travailler en France ont un autre pays, le leur. Donc quand on est un responsable politique, on se doit, à compé­tence égale, de donner un accès privilégié à l’emploi à ses compatriotes.

D. P. – Mais enfin, chacun sait que les immigrés occupent des emplois dont les Français ne veulent pas !

M. L. P. – Toujours le même discours : les Français sont des fainéants…

D. P. – Pas du tout. Mais il y a une réalité : 46% des employés des entreprises de nettoyage sont des étrangers, alors qu’ils ne représentent que 6% de la population.

M. L. P. – Vous devez savoir que parmi les éboueurs à Paris, il y a de plus en plus de Français car l’on paye désormais correctement les gens qui accomplissent cette tâche difficile.

D. P. – Les travailleurs immigrés sont souvent moins bien payés car ils sont les moins qualifiés. Par ailleurs, les travailleurs immigrés entreprennent aussi : 60% des entreprises de réparation automobile en région parisienne sont gérées par des immigrés.

 

N’avez-vous pas tous les deux un point commun : le rejet des partis politiques dits traditionnels ?

M. L. P. – Moi, je ne rejette personne a priori. Mais ils prônent tous la même politique.

D. P. – Pour moi, le FN est un parti comme les autres, dirigé par des politiques de carrière et des énarques, en pire.

M. L. P. – Ce jugement vous différencie assez peu des autres, en fait.

 

Retrouvez la retranscription de l’article sur LesEchos.fr !