Denis Payre répond aux questions de Fabien Piliu, journaliste pour le site La Tribune.fr 

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Dans un entretien accordé à La Tribune, Denis Payre, le co-fondateur de Business Objects et de Kiala, aujourd’hui à la tête du parti politique « Nous citoyens » revient sur les annonces de François Hollande. Il les juge globalement insuffisantes pour relancer la croissance tricolore.

La Tribune – Que vous inspire le Pacte de responsabilité présenté par François Hollande ?

Denis Payre – Nous sommes enchantés de voir notre discours repris dans sa presque totalité. Il y a un vrai travail de pédagogie sur les grands enjeux du pays qui a été commencé par le chef de l’Etat qu’il faut saluer. Alléger le fardeau fiscal des entreprises est une excellente initiative. Néanmoins nous n’avons pas très bien compris la méthode qu’il comptait employer pour financer cette baisse des charges. Nous pensons que raboter les budgets ne marche plus. Il faut lancer un projet mobilisateur, pour que nos fonctionnaires talentueux, toutes nos technostructures passent d’une culture de la dépense à une culture de l’efficacité. Pour quoi ne pas récompenser les comportements vertueux, les bons gestionnaires du denier public ? Des gisements d’économies incroyables existent au sein de l’Etat et des collectivités territoriales. Mais pour cela, il faut repenser totalement les organisations, les méthodes de travail et la culture.

Le choc de compétitivité que l’exécutif veut provoquer sera-t-il suffisant pour relancer la croissance ?

Je ne le crois pas, 65 milliards est très insuffisant. Il faudrait un choc de 200 milliards d’euros que je décompose ainsi : 120 milliards d’euros pour aligner le poids des prélèvements obligatoires en France sur la moyenne européenne et 80 milliards d’économies additionnelles pour ne plus être en déficit structurel et augmenter la dette. Le problème principal risque de résider dans le fait que François Hollande n’a pas été élu sur ce programme et qu’il na pas reçu un mandant fort pour affronter les corporatismes sur ces sujets. Mais nous souhaitons bien sûr son succès pour le pays.

Plus concrètement, la mise en place d’une politique de l’offre que le chef de l’Etat souhaite incarner vous satisfait-elle ?

Oui bien sûr, c’est un vrai progrès dans le discours politique français, y compris à droite. Je regrette néanmoins qu’aucune réponse ne soit apportée aux problèmes quotidiens des TPE et des PME qui créent 80% des nouveaux emplois en France. Aucune solution n’a été trouvée pour libérer le marché du travail, pour financer efficacement l’innovation, pour résorber les effets de seuil, pour remotiver les chefs d’entreprise, artisans, commerçants, professions libérales, écrasés d’impôt à titre personnel à chaque effort additionnel. C’est bien d’écouter le Medef, mais cela ne suffit pas.

L’Accord national interprofessionnel est selon vous insuffisant ?

Cet accord est un pas important vers la flexisécurité mais il concerne essentiellement les grandes entreprises. Pourquoi ne pas créer une grille claire et simple pour tous avec les indemnités à percevoir en cas de licenciements ? Plusieurs pays utilisent cette méthode. Ainsi, les prud’hommes pourraient traiter en priorité les vrais abus et le faire plus rapidement et nous n’aurions plus cette France à deux vitesses avec les jeunes précarisés en stage, en CDD et en intérim d’un côté, et les salariés en emploi stable en CDI de l’autre.

Le gouvernement a également créé Bpifrance Innovation pour répondre aux besoins de financement de toutes les entreprises.

Bpifrance Innovation réalise de bonnes choses. Mais elle symbolise tous les travers de notre système : l’Etat se croit omniscient et se veut omnipotent. Comment penser une seconde que Bpifrance Innovation serait plus efficace que 50.000 business angels ? La France a la chance de compter énormément de gens de talents, qui sont prêts à mettre leur argent, leurs réseaux et leur expertise au service d’entrepreneurs en démarrage : des chefs d’entreprises, cadres, professions libérales, artisans et commerçants. Ils sont prêts à prendre des risques élevés. Mais on préfère s’en passer. Au Royaume-Uni, le gouvernement a mis en place un dispositif, l’Enterprise Investment Scheme (EIS), qui incite les citoyens britanniques à investir dans les start-up jusqu’à 330.000 euros avec zéro plus values à la sortie. En France, la capacité d’investissement des Français se limite à 10.000 euros avec de lourdes plus-values à la sortie. Résultat, les projets dont le coût varie entre 100.000 et 1 million d’euros ne trouvent pas de financement.

Pourquoi ce décalage ?

Au Royaume-Uni, on a pris conscience et on vite constaté que l’impôt qui sortait par la porte revenait par la fenêtre. Inciter les investisseurs privés permet de créer de l’emploi, d’augmenter les recettes fiscales, de soutenir la consommation. En quelques trimestres, le dispositif britannique a été rentabilisé. Aujourd’hui, le Royaume-Uni compte 50.000 business angels et la France moins de 5.000.

Quels sont les autres dossiers sur lequel se penche le mouvement « Nous citoyens » ?

Nous avons formulé une série de propositions pour réformer l’éducation. C’est l’un des chantiers à ouvrir en priorité si l’on veut préparer au mieux l’avenir de notre pays. Là encore, le système doit être repensé. Je suis tombé de ma chaise à la description du fonctionnement de l’Education nationale. Les professeurs sont mal payés, l’administration est pléthorique, 150.000 jeunes décrochent chaque année, notre système est l’un des plus inégalitaire des pays développés, comme en témoigne la récente enquête PISA. Pourtant, la France est l’un des pays de l’OCDE qui consacre le plus d’argent dans ce domaine.

Que proposez-vous ?

Il faut créer une chaîne de commandement capable de remobiliser les enseignants qui sont trop souvent livrés à eux-mêmes. Il faut définir des objectifs en matière de valeur ajoutée éducative et qu’une partie de la rémunération des équipes pédagogiques en dépendent. Il faut mettre en place un contrôle de gestion inexistant, réduire très significativement les effectifs administratifs et remettre l’organisation au service de l’effort pédagogique. Il faut utiliser une partie des économies pour mieux rémunérer les enseignants en début de carrière, en échange d’un temps de travail plus long et d’objectifs individuels et collectifs. Il faut ouvrir davantage l’école aux parents et à la société civile. Tout cela pour que l’école redevienne un véritable ascenseur social qui favorise l’épanouissement personnel puis professionnel de notre jeunesse.

Le gouvernement a décidé de rapprocher l’école et l’entreprise.

Il faut saluer cette initiative, mais elle doit être considérablement renforcée.

Vous avancez pas à pas dans vos propositions ? Quel sera le prochain sujet qui sera débattu au sein de « Nous citoyens » ?

Un pays bloqué crée beaucoup de pauvreté, nous ferons donc des propositions en matière de lutte contre l’exclusion dans les prochains jours. Aujourd’hui, 8,8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. En 2013, 150.000 personnes supplémentaires se sont inscrites au RSA, soit une augmentation de 8% par rapport à 2012. Au regard du potentiel économique de la France, de nos talents et de nos atouts exceptionnels, des opportunités que nous offre la mondialisation, l’augmentation de la pauvreté est intolérable.

En quoi votre mouvement se distingue des autres partis politiques ?

Nous pensons que la société civile doit reprendre la parole pour aider à débloquer notre pays. La vie politique est dominée par des politiques de carrière et des fonctionnaires, de qualité, mais trop nombreux en politique. Ils ne parviennent pas à sortir de la France de la crise. Ils ont depuis trop longtemps capitulé devant les réformes pour assurer leur réélection. Cette situation ne peut plus durer

Concrètement ?

Il faut par exemple à limiter à quatre le nombre de mandats exécutifs dans un parcours politique. Un élu ne pourrait pas faire deux mandats consécutifs. Les fonctionnaires élus doivent démissionner. Nous proposons également de limiter la représentation nationale. Les économies réalisées permettraient de financer une assurance-reconversion. A la fin du mandat, le parlementaire, qu’il vienne du public ou du privé, à défaut d’un travail rémunéré trouvé au bout de six mois, aurait la possibilité d’intégrer la fonction publique dans un poste de catégorie A+ avec un contrat de droit commun.

C’est une révolution. Ne craignez-vous pas d’effrayer les citoyens ?

Je n’en ai pas l’impression. La France et les Français sont avides de changement. Nous comptons actuellement près de 6.000 adhérents ce qui, potentiellement, fait de « Nous citoyens » un des dix premiers partis français…en seulement trois mois.

Qui finance ce mouvement ?

Les dons de nos adhérents.

Présenterez-vous des listes aux élections municipales de mars prochain ?

Une cinquantaine de listes nos ont déjà contacté. Nous en avons déjà labellisé dix en échange de la signature d’une charte de bonne gouvernance très exigeante. Ce chiffre devrait grimper à trente.

Serez-vous également représenté aux élections européennes ?

Bien évidemment. L’Europe est une chance, c’est notre avenir, à condition qu’on la change. Nous affinons nos propositions.

Sur quelles pistes travaillez-vous ?

On a beau jeu de critiquer l’Europe. Mais il ne faut pas oublier que la France a été une grande part de responsabilité dans les lourdeurs actuelles de Bruxelles. La technocratie européenne a été façonnée sur le modèle français. C’est également la France qui a souhaité que l’unanimité des 28 soit la règle. Il faut modifier le fonctionnement de la technostructure car à Bruxelles, comme en France, des talents sont gâchés et du temps perdu

N’est ce pas un handicap d’avoir été un exilé fiscal ?

Au contraire. Cette expérience me permet de témoigner des dérives du système qui oblige des chefs d’entreprises qui ont créé des emplois à quitter la France pour ne pas être en faillite personnelle.

Certains vous accusent d’être le sous-marin de Nicolas Sarkozy avant son retour. Que vous inspire ces commentaires ?

Parce que j’ai été chef d’entreprise, je suis de droite ? C’est absurde. C’est un gouvernement de droite qui m’a poussé à quitter la France. Quant à Nicolas Sarkozy, je ne le soutiendrai pas s’il devait revenir en politique. S’il a su adroitement géré les situations de crise lors de son quinquennat, il n’a pas su réformer en profondeur la France. Quoiqu’il en dise, il a eu du temps pour le faire. La crise n’a pas débuté en août 2007 comme il le déclare aujourd’hui mais en septembre 2008. Pendant cette période, il ne s’est préoccupé que de baisser les impôts, ce qui n’est pas suffisant pour moderniser un pays. Par ailleurs, c’est Nicolas Sarkozy qui a mis en place l’exit tax, autre folie fiscale de droite désignant les riches comme bouc émissaire facile et véritable nouvelle balle dans le pied de notre économie : cela empêche les responsables d’ETI en croissance de s’installer momentanément en dehors d’Europe pour développer leur entreprise. Je ne le lui pardonne pas.

Pourriez-vous soutenir un parti du gouvernement

S’il reprend toute nos propositions, pourquoi pas, mais à condition aussi que le dirigeant soit issue de la société civile, ce ne sont pas ceux qui nous ont mis dans cette situation qui nous en sortiront ?

Le mouvement pourrait donc présenter un candidat aux élections présidentielles de 2017 ?

Tout à fait car la probabilité de cette éventualité est faible…