Une étude du Cevipof publiée par Le Monde met en avant les facteurs qui fragilisent, selon le Français, la démocratie. Entre l’impuissance économique des gouvernements, la déconnexion des élites par rapport au réel et la perte de souveraineté, le constat est cinglant pour les dirigeants

Retrouvez ici l’article dans son intégralité sur le site d’Atlantico ou s’expriment Éric Verhaeghe, Michel Guénaire, Gil Mihaely et Denis Payre (réponses ci dessous) sur la question de la « fatigue démocratique »

Atlantico : Selon une étude du CEVIPOF, relayée par Le Monde (ici), les facteurs qui selon les Français fragilisent la démocratie en France sont « l’impuissance des gouvernements à apporter des solutions à la crise économique » (50 %) et « la déconnexion des élites par rapport aux problèmes quotidiens des Français » (47%). 41% d’entre eux considèrent également que l’appartenance de la France à l’Union européenne « tend plutôt à affaiblir la démocratie en France ». Comment interpréter ce diagnostic ? Sur quels éléments concrets est-il permis de l’appuyer ?  

Denis Payre : Je ne suis pas surpris par ces données. Quand vous avez un président de la République qui vous dit qu’il va inverser la courbe du chômage mais qui n’y arrive pas, quand cela fait 30 ans que l’on connait un chômage de masse et que les politiques prétendent s’en occuper, on comprend que les Français réagissent comme cela. Notre classe politique est dominée par deux types de profils. Il y a les politiques de carrière qui sont dans des logiques de réélection et non plus de service de l’intérêt général. Ils prennent donc le moins de risque possible, évitent les vrais sujets et ne disent pas la vérité qui est que, si le pays ne fonctionne pas, c’est parce qu’il a un État omniprésent et qui ne cesse de grossir.

L’autre profil dominant en politique, ce sont des fonctionnaires, de qualité mais trop nombreux. Sont au pouvoir des gens qui ne connaissent que l’État jacobin centralisateur alors qu’il faudrait un État décentralisé, agile, digital, qui pousse les gens à donner le meilleur d’eux-mêmes. Ils ne connaissent pas l’économie, ce qui est encore plus grave, et ils sont comme une poule devant un couteau face aux problématiques de l’emploi. Ils inventent des solutions technocratiques comme les emplois d’avenir.

 

Atlantico : Quels remèdes concrets peut-on apporter à « l’impuissance des gouvernements à apporter des solutions à la crise économique » ?

 

Denis Payre Il faut alléger le code du travail qui fait 3.700 pages et qui est totalement ingérable pour les entrepreneurs, spécialement dans les petites structures. Un tiers des PME sont en sous-effectif. Pourquoi ? Parce que quand un chef d’entreprise signe un CDI, il a la main qui tremble, parce que si ça ne passe pas bien, il faudra qu’il licencie et il sera confronté quasiment à tous les coups à un recours aux prud’hommes. La conséquence ? Une France à deux vitesses avec des jeunes qui enchaînent les jobs précaires. Les pays qui ont résolu ce problème ont conçu une grille toute simple qui consiste à donner des indemnités en fonction de l’ancienneté sans ambiguïté sur les montants. Si on se mettait d’accord sur ce point et que ces PME embauchaient au moins une personne, 300.000 emplois seraient créés, sans coût pour l’État.

Un autre exemple pour combattre cette « impuissance » face à la crise et au chômage : l’apprentissage. Il ne marche pas chez nous pour deux raisons simples. Premièrement, si ça ne se passe pas bien avec l’apprenti, vous ne pouvez pas vous en séparer, ce n’est pas possible. Deuxièmement, vous devez ramener tous les soirs avant 18h. Il s’agit de problèmes souvent simples et concrets mais nos dirigeants politiques sont des théoriciens déconnectés et préoccupés uniquement par leur réélection.

Il faut s’occuper de l’économie réelle avec des gens qui connaissent la réalité. Ces problèmes se résoudront quand on aura des gens qui connaissent les sujets, les détails, qui ont de convictions fortes, qui n’auront pas peur de chercher à surmonter les corporatismes. Cela passera par un changement de fonctionnement de la vie politique qui permettra aux gens de la société civile d’investir le milieu public.

 

Atlantico : Quelles solutions concrètes peut-on apporter à « la déconnexion des élites par rapport aux problèmes quotidiens des Français » ? Comment résoudre le divorce entre les élites et les Français ?

Denis Payre : Pour résoudre cette impuissance, il faut dé-professionnaliser la politique. La politique doit être un passage de courte durée : on apporte une expérience de la société civile avant d’y retourner. On propose par exemple de ne pas faire plus de deux mandats successifs et quatre mandats dans une vie, ce qui est déjà beaucoup. Les fonctionnaires, même s’ils sont de qualité, sont trop nombreux. Ils représentent quasiment 50% du Parlement alors qu’ils ne pèsent que 10% des travailleurs. Il faudrait ainsi qu’un fonctionnaire élu démissionne. C’est d’ailleurs ce qui se passe dans d’autres pays d’Europe. En un mot, il faut faire respirer la vie politique.

 

Atlantico : Comment concrètement redonner foi aux Français en l’Europe ?

Denis Payre : Redonner foi aux Français en l’Europe passe par un changement des dirigeants français qui passent leur temps à utiliser l’Union européenne comme un bouc émissaire. C’est la faute de l’Europe, de Merkel, de l’euro. Bien entendu, il y a des problèmes en Europe. Il faut par exemple lutter contre la concurrence fiscale excessive entre les États. L’Europe est imparfaite et il faut travailler à l’améliorer en trouvant un fonctionnement institutionnel, qui permette de fonctionner efficacement.

Il faut aussi lutter contre la multiplication des règlements. Certains sont justifiés, d’autres moins, mais cette sur-administration de Bruxelles est un problème. Là encore, il faut des gens différents qui vont lutter contre les excès de normes. Nos dirigeants politiques français sont des champions de l’excès de norme, ils ne sont pas bien placés pour résoudre ces problèmes.

L’Europe est bloquée parce que la France l’est également avec des gens incapables de réformer le pays. La France a toujours été le moteur de la construction Européenne, elle est actuellement incapable de se réformer, comment pourrait-elle aider l’Europe à se réformer ? Pour réformer l’Europe, il faut changer les politiques en France et également changer les politiques français que l’on envoie à Bruxelles.