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1546359_289316301249944_1345768567528826940_nActeurs de l’économie : vous avez toujours « bâti », avant-hier des entreprises, hier des associations de promotion entrepreneuriale, aujourd’hui un parti politique, Nous Citoyens. Les conditions politiques, administratives, fiscales de développement des premières ont nourri la raison d’être des secondes et du troisième. Votre trajectoire démontre qu’il peut être complexe d’être entrepreneur en France et entrepreneur français…

Denis Payre : c’est en 1990, à l’âge de 27 ans, avec 10 000 euros en poche et d’un petit bureau à Courbevoie que je choisis de devenir entrepreneur en fondant Business Objects. Je démissionnais alors d’Oracle, et mon enthousiasme fut douché dès les prémices de l’aventure : je découvrais la nudité du statut d’entrepreneur aux yeux de l’assurance-chômage et la nécessité de recourir à un dispositif privé onéreux. En d’autres termes, les pouvoirs publics me laissaient seul devant le risque d’investir, de créer mon activité, de générer par la suite des emplois, ils refusaient de reconnaître à l’utilité sociétale de mon aventure ce qu’ils acceptaient de couvrir chez la totalité des salariés. Ubuesque…

Puis Business Objects connut un développement exponentiel aux États-Unis et s’internationalisa dans 50 pays. Elle comptait pour clients quelques unes des plus prestigieuses enseignes (Disney, Texas Instruments, General Motors, la NASA, les universités de Standford ou de Harvard, etc.), et alors l’opportunité de courtiser le Nasdaq pour lever les fonds nécessaires à la poursuite de la croissance prit forme. C’était en 1994, et les récompenses s’accumulèrent : meilleure introduction de l’année, première société française cotée à la bourse des valeurs technologiques, premier éditeur de logiciels européens. Et deux ans plus tard, le couronnement médiatique : mon associé Bernard Liautaud et moi étions élus « Entrepreneurs de l’année » parBusiness Week, aux côtés de… Steve jobs et Steven Spielberg.

Ce fut l’heure pour moi de prendre du recul : ce « rêve américain », ennivrant, s’était exaucé en un temps record, je ne repérais plus de challenges à la hauteur de ceux que nous venions d’accomplir, l’arrivée de mes premiers enfants m’invitait à considérer mon avenir personnel autrement… Bref, le retour en France s’imposait, que je souhaitais consacrer à partager mon expérience auprès d’autres entrepreneurs. Et là, je subis de plein fouet une double décision, catastrophique pour la communauté entrepreneuriale, conduite par le gouvernement du Premier Ministre Alain Juppé : greffer rétroactivement aux stock-options les charges patronales, et déplafonner l’ISF.

La première mesure affectait l’ensemble des salariés, puisque afin d’infuser un esprit entrepreneurial dans toute l’entreprise, chaque collaborateur – même la standardiste – bénéficiait du dispositif. Elle punissait en cascade les comptes de la société, puisque les salariés furent contraints de céder leurs actions à un cours élevé – récompensant les performances – sur lequel était indexé proportionnellement le montant des charges… Instantanément, l’entreprise passait du profit aux pertes.

Quant au déplafonnement de l’ISF, il me plaçait dans une situation personnelle extravagante. Mon patrimoine était constitué à 90 % d’actions de l’entreprise que la SEC, gendarme de la bourse américaine, m’interdisait à juste titre de vendre en bloc – j’aurais alors été condamné pour délit d’initié. Je ne pouvais donc céder ces actions qu’en petites quantités, chaque trimestre, et au gré de variations des cours liées à l’instabilité et à la fragilité des sociétés technologiques, et qui me pénalisaient lourdement. C’est alors que je fondai l’association Croissance Plus afin de sensibiliser les dirigeants politiques à la nécessité et aux conditions de ne pas dissuader la création d’entreprises innovantes.

Les vingt dernières années démontrent que l’attaque ou la défense de la cause entrepreneuriale transcendent les traditionnels clivages idéologiques et politiques…

Le gouvernement Jospin nous donna gain de cause sur le premier sujet, et effectivement j’appris ce jour que l’intelligence et la considération à l’égard des entrepreneurs n’étaient pas propriétés de la Droite. Loin de là. Et d’ailleurs le « massacre » perpétré par Alain Juppé, pur produit et pur profiteur du système élitiste français, l’attesta : peut-on honorer un élu retraité à 54 ans et coupable de l’exode de tout le Who’s Who de l’entrepreneuriat français ?

En revanche, le déplafonnement de l’ISF fut écarté. Et sur ce point, je pris conscience de l’absurdité du jeu politique : l’ensemble de nos interlocuteurs, tous bords confondus, confessait simultanément l’ineptie de la mesure et l’impossibilité, pour des raisons électoralistes, d’y mettre fin…

C’est de ce constat qu’a germé votre réveil citoyen… qui tout de même a pris la forme d’un exil fiscal en Belgique…

Avais-je le choix ? Non. On me réclamait un impôt que je ne pouvais matériellement pas honorer ! Et puis, être concomitamment Entrepreneur de l’année outre-Atlantique et considéré comme un paria dans son propre pays, était invivable. J’aurais pu justifier mon départ pour les raisons professionnelles, véritables, liées à la création d’Entrepreneurs for growth, dévolu à sensibiliser l’Union européenne aux enjeux entrepreneuriaux. Je décidais, contre mes intérêts d’image, de greffer publiquement ce déménagement à mon dégoût pour les mesures d’Alain Juppé, afin d’alerter le cénacle décisionnel des risques, considérables, qu’il faisait porter sur la dynamique entrepreneuriale.
Ce fut donc un acte « politique et citoyen ». Il me valut d’ailleurs l’opprobre de certains journalistes français, que l’enfermement dogmatique et la méconnaissance de la situation rendaient incapables d’entendre mes arguments. La création en France de Croissance Plus puis donc celle de son équivalent international Entrepreneurs for growth, constituait un second acte « politique et citoyen ». Ainsi je brisais l’omerta, et je représentais cette cohorte d’entrepreneurs français qui, écœurée par la déconsidération politique domestique, se morfondait dans les beaux quartiers de Bruxelles et trépignait de ne plus pouvoir entreprendre, investir, risquer dans de bonnes conditions dans l’Hexagone. Le replafonnement, même insuffisant, de l’ISF en 2008 me permit de revenir m’installer en France. Et de lancer la troisième étape de mon engagement : Nous Citoyens

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