Nous sommes collectivement drogués à la dépense publique et à la centralisation. Il est plus que temps d’en sortir !

Depuis tant de matins, la France se lève avec une solide gueule de bois. Depuis tellement d’années qu’elle fait la fête grâce à la dépense publique. Quand elle a un problème, c’est sa recette miracle. Trop de chômeurs ? Qu’à cela ne tienne, on va augmenter les allocations. Pas assez de logements ? Qu’à cela ne tienne, on va inventer une aide fiscale de plus. Trop de pauvreté ? Qu’à cela ne tienne, on va augmenter les allocations. Combien de verres de dépense publique avons-nous bus ? Impossible de les compter. Tout est flou.

Et la France sait appliquer la diction populaire : elle soigne le mal par le mal. Si elle a la gueule de bois, s’il n’y a plus assez d’emplois, si tous les déficits explosent, si la dette est abyssale, c’est parce que la dépense publique est insuffisante. Un peu plus de dépense publique, et vous verrez, mon bon Monsieur, la croissance va repartir et nos problèmes avec. Allez encore un petit verre, et Madame la France, vous vous sentirez mieux !

Oui, mais, Madame la France, voilà déjà longtemps que vous avez dépassé la dose admissible. La dépense publique, c’est votre drogue, votre héroïne, votre shoot. Vous êtes groggy, et vous errez dans les avenues de la mondialisation. Vous êtes dépendante, vous ne savez plus diminuer la dose. Et pourtant il va falloir. Non, vous ne croyez pas ? C’est vrai que votre addiction est telle que vous ne percevez même plus les dégâts.

Au pays des trous magiques

Alors, asseyez-vous un moment, Madame la France, et écoutez-moi. Je vais vous raconter une histoire dans laquelle vous allez peut-être vous reconnaître. Du moins, je l’espère. Car voyez-vous, Madame la France, cette histoire, c’est la vôtre. La nôtre, puisque moi aussi je suis Français.

Laissez-moi commencer par vous parler du miracle des trous. Il était une fois un pays qui avait un très grave problème de chômage. Pourquoi ? Parce qu’il n’y avait plus assez d’activité. Alors le Président de ce pays qui était un homme très sage et très puissant, eut une idée : il créa deux entreprises, l’une qui creusait des trous, l’autre qui les bouchait. Il mit à la tête de chacune un homme de confiance. Et le miracle advint : plus la première se développait, plus la seconde avait du travail. Et réciproquement. En un rien de temps, le chômage fut résorbé. Partout, on creusait, partout on bouchait.

Oui, à votre regard, je vois bien que vous trouvez mon histoire stupide, et que vous pensez que je me moque de vous. Tout le monde sait bien que l’économie réelle ne se développe pas ainsi. Pour que le chômage baisse durablement, l’activité des entreprises d’un pays doit créer une valeur réelle. Or creuser des trous pour les reboucher, cela n’en crée pas. Vrai. Mais laissez-moi maintenant vous parler de quelques exemples issus de ce qui se passe dans votre pays.

Les ronds-points ou les œuvres d’art inaccessibles

D’abord, parlons de vos ronds-points. Je sais, ce n’est pas bien important, et finalement ce qui est dépensé dans les ronds-points, c’est peu de chose. Mais attendez donc d’écouter ce que j’ai à vous dire. Au milieu de ces ronds-points, on trouve selon les cas, des mini-musées, des succédanés de jardin public, ou des constructions indéfinissables.

Toutes ces œuvres ont une caractéristique commune : elles sont inaccessibles, puisque des voitures tournent constamment autour. C’est le propre d’un rond-point, non ? Alors, pourquoi diable les avoir mises au milieu ? D’autant plus que souvent, à cause de ces superstructures, on ne voit plus l’autre côté, ni donc l’arrivée éventuelle d’une voiture, limitant ce qui est la raison d’être d’un rond-point, la sécurité.
Cet argent qui est mis dans les ronds-points, ne croyez-vous pas qu’il serait plus utile ailleurs ? Je vous laisse choisir : dans les écoles, la justice, les prisons… ou alors dans la poche des Français. Comment peut-on penser que de telles dépenses publiques puissent être créatrices de valeur ? Finalement avec vos ronds-points, vous n’êtes pas si loin de la folie des trous…

Les puits sans fonds

Abandonnons-les avec leurs œuvres d’art inutiles, et parlons de la formation professionnelle. Savez-vous Madame la France que vous dépensez vingt-cinq milliards d’euros de plus que des pays comparables pour ne pas avoir des salariés formés ? Vous trouvez cela normal. Le député Nicolas Perruchot, lui, a un avis catégorique : sa réponse est non. Et son avis est fondé, puisqu’il a rédigé un rapport parlementaire sur le sujet. Vous n’êtes pas au courant ? C’est vrai que ce rapport n’est jamais sorti.
D’habitude, les rapports chez vous, on les enterre une fois qu’ils ont été publiés, celui-là était tellement un brulot que l’on a empêché sa parution. Heureusement que le journal Le Point a réussi à en avoir un exemplaire et l’a mis en ligne. Instructif. Bel exemple de gaspillage d’argent public… qui n’est pas perdu pour tout le monde. À ce cher, très cher, très très cher paritarisme. Les syndicats patronaux comme des salariés se nourrissent à sa sève juteuse. Une autre entreprise de trou, non ?

Et que dire du logement ? Année après année, les aides fiscales viennent s’ajouter les unes aux autres. À chaque fois, plus intelligemment pensées et articulées. Normal, avec autant d’experts ayant officié sur leurs fonds baptismaux. En plus, il y a des offices HLM, et des lois pour contraindre à la création de logements sociaux. Et je ne parle pas de la profusion des normes. Résultat : de moins en moins de logements, de plus en plus chers. Là encore vingt-cinq milliards d’euros au bas mot qui partent en fumée. Perdus dans les airs. Un autre trou…

Allez, je ne résiste pas à vous parler de la dernière perle publique : le musée des Confluences de Lyon. Avec son budget initial multiplié par cinq, il est un sérieux candidat pour le Guinness des records du plus grand dérapage de la dépense publique ! À l’arrivée, plus de trois cents millions d’euros d’investissement, soit le double du coût de musée Guggenheim de Bilbao, et un déficit de fonctionnement de quinze millions d’euros par an. Pas mal, non ? Reste à espérer des retombées exceptionnelles. Mais il est vrai que l’on ne pourra pas y aller en voiture, puisqu’il n’y a pas de places de parkings de prévues. Normal, puisque des technocrates en chambre ont décidé que l’on n’y accèderait qu’en transport en commun. Pas mal pour un musée situé au bord d’une autoroute, non ? Quel beau trou !

Le mirage de l’homme miracle

Je pourrais multiplier les exemples à l’infini. Chez vous, Madame la France, l’argent public, on a un peu tendance à le gaspiller. Un peu comme dans les lampes à incandescence, versus les lampes LED : elles chauffent et éclairent moins bien. Si seulement vous arriviez à passer à un service public LED : un meilleur service pour un moindre coût !

À part la dépense publique – et vous allez voir que cela va de pair –, vous avez une autre drogue : l’homme ou la femme miracle. Votre histoire en est jonchée, et vous ne pouvez pas ne pas en être nostalgique : Louis XIV, Napoléon, de Gaulle pour ne citer que les plus fameux. Vous oubliez très vite leurs mauvais côtés, pour ne plus vous rappeler que du meilleur. Qui vous en voudrait ?

Seulement du coup, dès que vous rencontrez un problème – et en ce moment, vous êtes gâtée de ce côté-là ! –, vous en appelez à un homme ou une femme miracle. Un sauveur, un Zorro politique qui, de la pointe de son épée, va tout résoudre. C’est une deuxième drogue qui va de pair avec celle de la dépense publique. Car ce sauveur, vous l’imaginez tout puissant, décidant de tout, capable de savoir quels seront les investissements d’avenir, comment arrêter les gaspillages publics, quel devrait être le programme d’enseignement de la maternelle jusqu’aux études supérieures, sans oublier le travail manuel et la relance de la culture. Un magicien à qui, de bon cœur, vous allez confier encore un peu plus vos économies.

Les méfaits de la centralisation
Simplement dans notre mode hyperconnecté, où les incertitudes ne sont plus locales, mais se propagent d’un bout à l’autre de la planète en une fraction de seconde, où les entreprises fonctionnent de plus en plus en réseau, où démêler les fils des interdépendances est un leurre, comment un seul homme pourrait-il faire les bons choix ?

L’idée d’être sauvée en remontant des barrières et des protections autour de vous ne marche que dans le village gaulois d’Astérix. Les connexions sont trop profondes, fines et entrelacées pour qu’un tel isolement soit réaliste. Et n’oubliez pas qu’en plus, Astérix dispose d’une arme que vous n’avez pas : la potion magique !

Non, Madame la France, comprenez que c’est dans la décentralisation que se trouve la réponse à vos maux les plus profonds. D’ailleurs cet homme miracle, que vous rêvez de voir revenir, le Général de Gaulle, il l’avait lui-même compris. Car en 1969, c’est ce qu’il voulait entreprendre. Mais vous ne l’avez pas laissé faire, et l’avez remercié. Si seulement vous lui aviez fait confiance, peut-être aurait-il construit cet État recentré, fort et ramassé qui vous est nécessaire. Et aujourd’hui paradoxalement, c’est à lui que vous aimeriez confier les clés, mais non pas pour mettre en œuvre cette décentralisation, mais pour vous sauver comme il l’a fait en 40, 45 ou 58…

Sortir du dilemme du prisonnier

Madame la France, non seulement vous êtes droguée à la dépense publique, non seulement vous êtes la reine des trous, non seulement vous êtes la championne de la centralisation inefficace, mais vous jouez bien maladroitement au dilemme du prisonnier.

De quoi s’agit-il ? De l’histoire classique des deux malfrats qui viennent d’être arrêtés, car suspectés d’un cambriolage. Le commissaire de police est convaincu qu’ils ont fait le coup, mais il ne dispose d’aucune preuve. Aussi fait-il pression sur chacun des deux pour qu’il se dénonce, ce avec une carotte à l’appui : le premier qui parle aura sa peine divisée par deux. Si les deux se taisent, ils repartiront libres. Oui, mais si l’un parle, mieux vaut être le premier… Alors, parler ou ne rien dire ? Le choix va dépendre de la confiance que chacun a en l’autre.
Madame la France, quand je regarde la relation chez vous entre systèmes public et privé, j’ai l’impression que l’on y joue à ce jeu-là, et sans faire confiance à l’autre : les chefs d’entreprises et les cadres du privé se plaignent du secteur public, et les dénoncent volontiers ; les responsables publics critiquent sans cesse le privé, et inventent chaque jour de nouvelles règles et lois pour le contraindre.

Et si on changeait la règle du jeu, et si l’on pariait sur la confiance ? Car voyez-vous, Madame la France, il n’y a ni gentils, ni méchants. Les fonctionnaires, les ouvriers, les cadres supérieurs ou les chefs d’entreprises ne sont pas des hommes et des femmes à abattre. Tous les politiques ne sont pas pourris.

Tous ensemble ils vous construisent, Madame la France. C’est avec eux, tous ensemble réunis, que vous réussirez ou échouerez. Sortez vite par le haut du dilemme du prisonnier, et apprenez à chacun à faire confiance à l’autre. Pour cela, une urgence : recréer du lien entre eux… et sortez de votre addiction à la dépense publique et à la centralisation. Il est plus que temps.

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