Ces derniers temps, nous n’avions d’yeux que pour Podemos, le nouveau parti de la gauche radicale espagnole. Souvenez-vous. Quoiqu’arrivé en troisième position aux élections régionales, avec un peu moins de 15 % des voix, il faisait figure, chez nous, dans les commentaires, de quasi-vainqueur. Pour une raison simple : il avait bel et bien mis fin au duopole espagnol, à cette alternance droite/gauche, PP/PSOE, qui a marqué la vie politique espagnole depuis la chute du franquisme.

Aujourd’hui, Podemos est retombé assez bas dans les sondages, aux alentours de 10%, en 4° position. Et le parti qui incarne l’espoir de mettre fin au duopole, c’est Ciudadanos, le parti libéral et réformateur d’Albert Rivera, donné en 3° position et parfois même en 2°, selon les sondages. De toute évidence, Ciudadanos sera le faiseur de roi de ces élections. Et son leader, un ancien avocat, est l’homme politique préféré des Espagnols. Que s’est-il passé ?

D’abord le fait que Podemos a beaucoup pâti de l’échec de Syriza, en Grèce. C’est un constat fait par Yanis Varoufakis lui-même. L’expérience Alexis Tsipras a démontré aux pays du Sud de l’Europe qu’on ne pouvait pas promettre l’annulation pure et simple de la dette publique, lorsqu’on est dépendant de ses créditeurs pour ses dépenses courantes. Qu’il ne suffisait pas de décréter la fin de l’austérité, mais qu’il fallait se donner les moyens d’une croissance retrouvée, en réformant. Tsipras a dû accepter un programme de réformes contraires aux options fondamentales de son parti, afin de continuer à bénéficier des crédits européens. Et cela a fragilisé, en Espagne, la crédibilité de Podemos.

Ensuite, le programme de Ciudadanos est très original. Il combine « libéralisme progressiste et socialisme démocratique. » Idéologiquement, il s’inspire manifestement de la notion « d’empowerment » (ou « capacités »), théorisée par Amartya Sen. Laisser aux gens la liberté d’accomplir ce qu’ils ont décidé de faire, en les aidant à en acquérir les moyens. Ne pas tenter de mettre fin au marché, mais aider les plus pauvres aussi à y accéder. Cela donne, dans le style imagé d’Albert Rivera en campagne : « aider les Andalous à pêcher des poissons, et non les partager avec eux. »

Ciudadanos n’est pas hostile à l’entreprise, comme Podemos. Il entend mener une politique pragmatique de sortie du chômage de masse par la création d’emplois dans le secteur marchand. Mais son programme prévoit aussi la création d’un complément de salaire pour aider les travailleurs pauvres à améliorer leurs revenus, ainsi qu’une « seconde chance », pour les ménages ou les entreprises surendettées. Ciudadanos, constatant le dualisme inégalitaire du marché du travail en Espagne, prône aussi le contrat de travail unique. Pourquoi parle-t-on aussi peu de son programme ?

Bref, le nouveau parti centriste apparaît aux Espagnols en phase avec les réalités économiques d’un pays qui se relève lentement de la crise de 2008, mais croit à ses chances en Europe.

Né en Catalogne, en réaction aux indépendantistes, Ciudadanos est, en outre, hostile au démantèlement de l’Espagne sur une base micro-nationaliste. Il croit à un avenir commun pour les Espagnes, alors que Podemos semble défendre le droit des Catalans à décider la rupture avec Madrid.

Bref, c’est un parti pragmatique et libéral, moderne et réformateur. Et il s’apprête à bousculer le jeu stérile du duopole en place depuis 35 ans, visiblement incapable de donner aux Espagnols un emploi et un avenir. Chez nos voisins, la bipolarisation a vécu. Au fait, pourquoi n’y a-t-il pas de Ciudadamos chez nous ? Quelqu’un a entendu parler de Nous, Citoyens ?